Mailing MeDias ContAct


Web thefake






 

Marco Poloni
or the man who almost wasn't there

Polyglotte (il maîtrise six langues dont le néerlandais), cosmopolite (il a vécu à Mexico City, Rome, Berlin, Paris, New York, Amsterdam et Genève), polyvalent (il a suivi une formation de physicien à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, avant de se former au International Centre of Photography de New York, puis à la Gerrit Rietveld Academie d'Amsterdam), artiste complet (il a créé des objets, fait des performances, des installations, des vidéos et des photographies), en vue (son travail a été présenté entre autres à Séoul, Mexico city, Madrid, New York, Marseille, Berlin, Lyon et Rome; il sera également exposé à la Biennale de Venise 2005), le plasticien Marco Poloni, malgré son parcours extraordinaire et son imposante stature, n'en est pas moins un artiste de la discrétion.

 

On peut le constater dans ses astucieux dispositifs où des caméras mobiles, installées dans des reproductions de l'espace dans lequel elles sont censées évoluer, créent de légers décalages que seuls les plus attentifs d'entre nous peuvent percevoir.

Cette même discrétion se retrouve dans son travail photographique. Par exemple, dans sa série Shadowing the Invisible Man - Script for a Short Film , 2001, le photographe a créé le storyboard d'un film qui ne sera jamais tourné, et pour cause. Il y présente le parcours d'un réfugié, de la côte sud-est de l'Italie à la Suisse. Cet homme n'est pas invisible par nature, mais parce qu'on ne veut pas le voir, le reconnaître comme personne humaine. Les flous et la faible profondeur de champ suggèrent cette présence. Il s'agit d'une fiction basée sur de véritables histoires de réfugiés. Un facteur de réel supplémentaire est ajouté du fait que Marco Poloni a effectué ses prises de vue dans les conditions les plus proches possibles de celles de son personnage. On sent cette solitude, cette angoisse, cette intensité dans son travail.

Pour une autre série de photographies, AKA, Also Known As, - Script for a Short Film , 2002, il se rend encore une fois invisible afin de photographier différents hommes pour illustrer trois jours de la vie d'un terroriste en attente de sa mission. Il a d'abord rassemblé un grand nombre d'informations qu'il a trouvées dans la presse, puis il a suivi des hommes rencontrés au hasard dans les rues et les bâtiments publics de Berlin et de Hambourg. Bien que ce travail soit essentiellement une œuvre de fiction, certains des lieux ont été les vraies résidences des pirates de l'air du 11 septembre, par exemple l'Ecole Polytechnique et la Résidence du 54 Marienstrasse, toutes deux sises à Hambourg. Il a aussi pris en filature des Européens, afin de questionner l'image du terroriste fabriquée par les médias occidentaux. D'ailleurs, un observateur peu vigilant ne s'apercevra peut-être même pas qu'il ne s'agit pas là d'un seul homme, mais de quantité d'hommes différents.

Si parfois l'œuvre de Marco Poloni semble minimaliste, voire dépouillée à l'excès, c'est que celui-ci tente moins de nous donner à voir qu'à nous faire réfléchir sur nos habitudes perceptives.

Par exemple, dans son dispositif The Wrong Room (Centre pour l'image contemporaine, Genève, 2003), il nous donne à voir deux points de vue sur la même réalité, nous obligeant ainsi à rompre avec nos habitudes monofocales. Dans Blind Walk (Galerie des Grands Bains-Douches, Marseille, 2002), il nous fait voir au moyen d'une paire de lunettes multimédia le parcours filmé par un aveugle au moyen d'une caméra vidéo et d'un microphone ajustés à sa tête. On fait alors l'expérience étourdissante d'une orientation fondée sur l'ouïe.

Ses microdécalages nous déconcertent et suspendent pour un temps les automatismes de notre perception. Il nous est alors possible de réfléchir sur les limites de cette dernière. Cette expérience est loin d'être vaine à une époque où les techniques numériques, brouillant la nature des images, les rendent alors toutes potentiellement mensongères.

Laure Croset
edito | retour