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Retour sur le 57 e Festival international du film de Locarno

Le festival international du film de Locarno s'est tenu du 4 au 14 août. Il a été l'occasion de se plonger dans des centaines de vies et de vivre par procuration des multitudes d'expériences fictives et réelles. Pour cette 57e édition, c'est le film "Private" de l'Italien Saverio Costanzo qui a eu les honneurs du Jury recevant le Léopard d'or; les jurés ont voulu ainsi récompenser ce film qui porte sur le conflit israëlo-palestinien et qui vaut également à l'acteur Mohammad Bakri le Prix d'interprétation masculine.  

L'autre grand prix, le Léopard d'argent, a été octroyé au film "En garde" de la réalisatrice allemande d'origine turque Ayse Polat, œuvre cinématographique qui narre une amitié entre deux adolescentes. Les deux jeunes actrices ont d'ailleurs reçu le Prix d'interprétation féminine. Ne manquons pas de citer le prix spécial du jury pour le réalisateur japonais Jun Ichikawa pour "Tony Takitani".

Ce festival avait une Compétition internationale d'un niveau assez moyen au niveau de la réalisation et de la beauté formelle des images – à l'exception notamment de "Tony Takitani" et de "Gardien de buffles"; tout se concentrait plutôt sur des plaidoyers politiques, intéressants au demeurant mais qui ne devraient pas constituer toutefois le seul attrait des films projetés. En revanche, les autres sections du festival étaient très intéressantes que ce soit du côté de la rétrospective "Newsfront" qui permettait de voir un panel de films autour de la thématique du journalisme, ou alors du côté de la section "Semaine de la critique" avec des films attirants tant par leur sujets que par leur mise en image. N'oublions pas non plus la riche section de courts-métrages qui a toujours plus de succès et qui affichait presque toujours complet.


Tony Takitani de Jun Ichikawa (Japon – 2004 – 75') – Compétition internationale

Enfant solitaire devenu artiste, Tony Takitani ( Issey Ogata) a trouvé sa vocation en tant que dessinateur technique. Il rencontre Eiko ( Rie Miyazawa) , une de ses clientes, si jolie et tant fascinée de mode, devenue une obsession compulsive; il s'en éprend et l'épouse. Son mariage va lui changer la vie, il est heureux et vibrant d'amour, il craint désormais la solitude qui, pourtant, avait été sa compagne pendant de si longues années. Un jour, Eiko est fauchée par une voiture, Tony est repris par les affres de la solitude…

Jun Ichikawa ("Tokyo Siblings," "Osaka Story") offre un film sur la solitude à la beauté formelle magnifique, à l'image travaillée avec une finesse incroyable. Les couleurs suaves sont dues à la décoloration de la pellicule qui rend des tonalités camaïeux de gris et le champ est travaillé dans toutes les profondeurs de plan. Le récit est tantôt ponctué par une douce voix-off qui narre d'une voix charmeuse la vie de Tony, tantôt par des photographies ou encore par un petit film d'animation. Le quinzième film du réalisateur japonais est une adaptation d'une nouvelle d'Haruki Murakami, célèbre auteur japonais. Le film dévoile par de petites touches successives les facettes internes de cet homme solitaire. Les espaces vides encerclent et enferment les décors, les dialogues ne sont offerts qu'avec une parcimonie toute empreinte de la réserve japonaise, autant d'éléments symboles des émotions intérieures de Tony Takitani, le tout magnifié par la musique mélancolique et céleste de Ryuichi Sakamoto au piano.

Kongekabale (King's Game) de Nikolaj Arcel (Danemark – 2004 – 103') – Piazza Grande

Kongekabale est un thriller intéressant autour d'une course pour un siège au sein du Parlement danois. On découvre avec une certaine surprise les manœuvres impitoyables qui ont lieu dans la lutte pour le pouvoir et, bien qu'on en avait déjà un peu conscience, on ne se les représentait pas avec tant de virulence. Ulrik Torp est un jeune journaliste qui est promu par sa rédaction au poste de correspondant au Parlement. Il va découvrir à sa grande surprise que tout n'est pas blanc au royaume des politiciens lorsque, trois semaines avant les élections générales, le président d'un des partis les plus puissants du pays est impliqué dans un grave accident de voiture. Apparemment tous les coups sont permis car, lorsqu'il se met à vouloir découvrir la vérité, il se voit face à l'indifférence de ses collègues journalistes et au silence hostile et menaçant des politiciens.

Le film s'attache avec succès aux relations entre journalistes et hommes politiques, à la manipulation par les hommes de l'ombre qui mettent en place une attaque forte, quasi déloyale. On est également confronté aux luttes intestines au sein des partis et aux conflits d'influence. On ressort de ce film, l'esprit tout empli de questionnements sur la politique et encore méditatif par cette prise de conscience. Le film offre un beau coup de projecteur sur le monde des politiciens.

Absolut de Romed Wyder (Suisse – 2004 – 90') – Cinéastes du présent

Romed Wyder nous revient, après son premier "Pas de café, pas de télé, pas de sexe" (1999), avec un film efficace qui décroche ses flèches au monde dans lequel nous vivons, un monde de plus en plus sujet aux manipulations de toutes sortes. Le réalisateur nous interpelle avec des thèmes comme l'altermondialisme, les hackers, le complot scientifique en se basant sur des éléments pas si loin de la réalité… Alex, un activiste antimondialiste, veut installer un virus informatique au sein de l'Interbank Clearing Corporation pour bloquer la tenue du prochain World Leader Summit (WLS). Alors que tout se concrétise, il est victime d'un accident qui débouche sur une amnésie après deux jours de coma. Que s'est-il réellement passé? Alex a-t-il réussi sa mission? Qui s'en prend à lui? S'ensuit alors une recherche de la vérité dans laquelle se superposent différents niveaux de narration, des rêves à la réalité. "Afin de rendre le spectateur actif, le récit de ce thriller a été ancré dans une structure non linéaire qui fonctionne un peu comme un puzzle: il est obligé d'en assembler les pièces, ce qui donne par ailleurs au film une dimension ludique. Mais l'histoire qui est racontée dans Absolut est sérieuse car elle est basée sur des faits réels" (R.Wyder). Un film suisse intéressant et un réalisateur à suivre.

Cesky Sen (Le rêve tchèque) de Vit Klusak et Filip Remunda (Tchéquie – 2004 – 87') – Cinéastes du présent

Voici un film tournant autour d'un concept des plus surprenants, documentaire incroyable sur la construction d'un supermarché fictif. Un film événement qui ne laisse personne indifférent tant il fait sensation par son sujet et la manière dont les deux jeunes réalisateurs l'ont traité. Les deux étudiants de la FAMU , l'école supérieure de cinéma de Prague, ont eu l'idée de monter leur film sur la création d'un supermarché dans un pays à l'économie de marché qui a pris une vitesse vrombissante depuis 1989.  

En hiver 2003, Vit et Filip débutent le tournage de leur documentaire, reality show qui épingle la conception marketing du lancement d'un centre commercial ainsi que la folie acheteuse qui sévit au sein de la population tchèque. Ils lancent une énorme campagne publicitaire pour la construction d'un hypermarché fictif, s'appelant "Cesky Sen", soit "Le rêve tchèque". Après avoir appâté les clients par des annonces publicitaires proposant des produits aux prix incroyablement bas, leur campagne va atteindre son apogée lors du jour d'ouverture. Combien de milliers de Tchèques dirigeront leurs pas vers la plaine de Letnany pour se retrouver en face de la simple façade du supermarché? L'happening pose avec acuité la question de la fièvre consumériste des Tchèques depuis quelques années et a soulevé de nombreuses réflexions critiques suite à la sortie du film en Tchéquie, interpellant tout autant les spectateurs au regard amusé et les consommateurs se sentant complètement floués.  

Le film est incroyable tant il dissèque le monde de la publicité et du marketing et tant il dévoile les manipulateurs de ce monde ainsi que les victimes consentantes que sont les consommateurs. Sorti en salles lors de la campagne pour le référendum sur l'adhésion de la République Tchèque à l'Union Européenne, il a même entraîné des remous au niveau politique. En effet, une partie des personnes dupées ont fait le parallèle entre la campagne pour le supermarché et celle pour l'adhésion à l'UE: ils ont compris à quel point ils pouvaient être manipulés par une campagne publicitaire ou alors par les promesses des hommes politiques au sujet de l'Europe…

Un film documentaire à voir, qui interpelle et suscite moult questions et réflexions!

Julie

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