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Quelque part dans le Genève coloré des artistes traîne un troubadour du pinceau.
Caché dans les lumières underground de la ville, on aperçoit cependant son ombre de plus en plus sur la place publique. Entre dégoût du snobisme contemporain et philosophie artistique, Gilbert Wolfisberg fait  avancer à sa manière l'équilibre artistique des sociétés modernes; sorte d'idéal toujours plus intense à atteindre face à la création. Elitisme ? Il en faut tout de même un peu. Pourtant l'artiste se veut accessible à travers son atelier, l'Artquarium, où l'on y apprend que la technique n'est rien sans un apprentissage du langage. Communiquer d'une autre manière ou tout simplement apprendre à communiquer : les bases sont jetées et ce bonhomme-là n'a pas fini de nous déformer et de nous colorer. Une interview en coups de crayon, le temps de quelques confessions sur sa politique en aquarelle…

TheFake: Quel parcours as-tu eu jusqu'à la création de l'Artquarium?
Gilbert Wolfisberg: Pendant et après mes études, commencées entre 1987 et 1990 à Genève, puis à Paris de 1992 à 1994 et enfin en 1997 à Salzbourg, j'ai fait mille petits boulots genre: électricien, aide hospitalier dans des homes pour personnes âgées et en psychiatrie, gardien de piscine, etc. Et tout cela entrecoupé de voyages d'étude et de découvertes: Népal et Inde, Japon, Mexique, Guatémala, Honduras et Venezuela, la plupart du temps entre 4 et 6 mois dans chacun de ces pays. Au Mexique, j'ai étudié le mouvement muraliste mexicain dont les représentants les plus fameux sont Rivera, Orosco et Siquéras. Au Japon, je me suis familiarisé avec les estampes japonaises et leur système de composition.

Comment en es-tu arrivé à l'art contemporain?
Je ne peux pas vraiment dire que je me passionne pour le contemporain, je suis juste un artiste qui essaye de vivre avec son temps, tout en recherchant mon univers dans des formes d'expression qui me conviennnent.

Arrives-tu à vivre de ton art avec tes cours et tes expos?
Je commence à pouvoir en vivre, mais j'ai encore besoin de soutien pour développer cette activité. J'ai engagé mon premier employé en octobre de l'année passée, mais je suis aussi en train d'entreprendre pas mal de démarches auprès d'institutions publiques et privées afin de pouvoir continuer sans être obligé de manger des pâtes tous les jours...

Peux-tu nous parler de la scène artistique genevoise, il semble y avoir un bon nombre d'illuminés alternatifs, non?
Oui, la scène alternative est assez dynamique bien qu'elle est composée d'acteurs de qualité très diverse ! Sur le site d'Artamis, il y a par exemple une vingtaine d'ateliers occupés par des artistes dont en tout cas la moitié sont appellés à devenir des étoiles dans leur domaine !!
Autrement, la scène officielle est très politisée et un peu trop snob… L'ouverture d'esprit n'est pas forcément le point fort de ce type d'artistes. Même s'ils se donnent des allures hyper contemporaines, ils s'enferment dans des carcans dont les conventions sont très bien établies. Et comme établir des conventions signifie la stagnation voire la mort de la créativité… En plus, le piston est de rigueur. On retrouve parfois les mêmes travers dans la scène alternative. A part le snobisme, les carcans et le piston existent là aussi!

Et le grand public dans tout ça?
Je pense que le grand public est assez hermétique au travail de ses contemporains (ou le contraire...) et qu'à force de formater les gens en leur balançant des merdes à la télé et au ciné, pour en faire des grosses vaches de la consommation industrielle et stimuler un processus de peur en chaque individu, ils ont perdu quelques vieux réflexes indispensables. A nous de faire un effort pour s'informer sur quelque chose que l'on ne connaît pas, pour débattre et polémiquer sur certains sujets plutôt que d'avaler tout cru et courber l'échine parce que c'est la norme. Ce que je fais dans mes cours, c'est donner les outils pour que chacun puisse développer son propre univers et avoir des éléments pour entamer une réflexion sur un travail reconnu qui semble hermétique au premier abord.

Quand tu es en création, en pleine fusion artistique, as-tu un souci de modernisme?
Non, je n'ai pas de souci de modernisme. Cela voudrait peut-être dire travailler avec des couleurs fluo, représenter la fragmentation, le manque de communication et l'isolement des individus par rapport à la nature... Je ne m'identifie pas forcément avec le modernisme, je continue mon chemin et mes envies de signification se trouvent plutôt dans une certaine sensibilité pour la nature, un besoin de (re)connexion, la reconnaissance du Divin. Il semble que depuis que nous avons viré l'Eglise, il y a un certain vide au niveau des pratiques spirituelles de chacun, pour ne pas dire un certain désert ! Sans être bien sûr une grenouille de bénitier, j'aimerais que chacun de nous puisse avancer dans la connaissance de soi-même ; cela induirait inévitablement plus d'amour et de respect, ce dont nos sociétés manquent cruellement, donc le modernisme... Rien à foutre ! Mais je le suis peut-être malgré moi.. !

Dans tes cours, tu favorises l'apprentissage du langage de la peinture, en quoi consiste-t-il?
Il ne suffit pas d'avoir une belle palette et un inconscient bien chargé pour faire de la peinture ! La peinture a toujours été considérée comme un art majeur, il y a un apprentissage pour ne pas dire une initiation. L'idée est de comprendre le monde des formes (structures, activités et caractère), comment créer un univers harmonieux, qu'est-ce que la composition en peinture, etc. En fait, c'est arriver à organiser l'espace et à créer des liens entre les différents éléments qui constituent l'image. Pour cela, les peintres ont eu recours depuis toujours à la géométrie et aux mathématiques. La couleur, concept de tonalité entre chaud et froid, nous invite à nous questionner sur ce qu'est une dissonante en peinture, une clé tonale, ou encore sur comment créer de nouvelles harmonies en brisant le concept de tonalité comme en musique (musique atonale depuis Schöenberg, début XXème). Cela demande une révision des différentes époques, ainsi que la compréhension de leur apport pour la libération de la couleur (courants impressionniste, fauve et expressionniste). Qu'est-ce que le nombre
d'or et comment l'utiliser en peinture ? Quels sont les différents modes de composition ? Sont-ils mécaniques, organiques.. ? Je m'arrête là, mais le langage est complexe et il s'agit de le réhabiliter car la confusion actuelle en matière de peinture est assez inquiétante. Je suis peintre, tu es peintre, le médecin est peintre (surtout le dimanche…), idem pour les flics et les plombiers, etc...

Dans les magazines de rock, on demande souvent aux artistes s'ils sont plus Beatles ou Rolling Stones. Comme tu es peintre, puis-je te demander si tu es plutôt Dali ou Picasso?
Sans aucune hésitation, je dis Picasso car il a ouvert des portes nouvelles à l'intérieur du langage. Dans chacune de ses œuvres, on va reconnaître les éléments cités plus haut, à savoir notamment mathématiques et géométrie. Il est un des premiers (avec Matisse) à avoir brisé le concept de tonalité de couleurs. Dali est pour moi un imposteur qui a très bien su se vendre et mettre en scène son personnage mais il n'a de loin pas l'envergure de Picasso ! En plus, le mouvement surréaliste a été dénigré par son créateur (André Breton) dans les années 40 car les postulats qui le constituent sont erronés. L'image du rêve ne peut être bien représentée car l'image du rêve a pour caractéristique d'être imprécise. Les premiers peintres maniant un univers onirique n'étaient pas les surréalistes (voir Jérôme Bosch, 17ème). Pourtant, Dali a continué dans ce chemin sans se poser les questions essentielles. De plus, comme il était un adorateur de Raphaël, Dali a été le premier peintre de l'histoire à piquer les compositions de Raphaël selon un schéma assez complexe de l'ordonnance de l'espace (lire « La géométrie secrète des peintres » de Charles Bouleau, Edition du Seuil).

Tes projets pour 2005?
Faire fonctionner mon atelier! J'imagine avoir 50 élèves de plus d'ici juin 2005. Faire de plus en plus de peinture, afin de prévoir quelques expos et de nourrir mon âme affamée d'esthétique! S'il y a à nouveau une nuit KulturArt, j'espère être de ceux qui y participeront.

Tribune de libre expression : imagine une question, et crée ta propre réponse, c'est une interview contemporaine !!!!
Ma question serait: Peut-on sauver le monde avec la peinture??
Et ma réponse : La peinture a quelque chose de magique, elle reconnecte l'individu avec son potentiel créatif et développe son sens de l'esthétique. Comme disait Picasso : "La peinture n'est pas faite pour décorer les appartements. C'est un instrument de guerre offensive et défensive contre l'ennemi." Donc, bien que cela puisse paraître utopique, si le monde a besoin d'être sauvé, peut-être que la peinture sera une des armes pour y arriver. Mais il faut surtout favoriser le développement du potentiel créatif de l'être et cela fera certainement des miracles!


par alexis kacimi

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