Après avoir fait découvrir au public lyonnais le magnifique solo de Mark Tompkins Song and dance , en avril dernier, Les Subsistances accueillent à nouveau le plus humain des artistes « OVNI » pour sa dernière pièce : Animal .
Ce projet est né en 2003 lors d'une performance d'une dizaine de minutes entre Mark et un danseur, ayant pour consigne de « faire une lutte » en jouant sur les extrêmes : le dur, le physique, et la tendresse, l'intimité (Hard and soft ). Exprimant les rapports dominant/dominés, cette création 2005 servie par l'engagement, le charisme et la performance physique de quatre fantastiques danseurs-performers*, ainsi que par Mark lui-même, fait salle comble; et pour cause… Les spectateurs s'installent autour du « ring » sur trois côtés, le quatrième étant laissé aux loges visibles. Les quatre danseurs, dorment, enchevêtrés les uns sur les autres.
Vêtu d'un costume blanc, croix d'argent autour du cou, Mark Tompkins entre en scène. On reconnaît d'emblée l'élégance singulière de son corps, ses jambes qui n'en finissent pas. « Dieu est comme une cercle, dont le centre est partout, et la circonférence… nulle part », cite-t-il de sa belle voix grave, posée suavement dans un micro. Les paroles de son personnage passent progressivement de citations philosophiques à une furie hitlérienne, alors que nos quatre dormeurs s'éveillent. Leurs corps se meuvent, tout d'abord en contact tel un magma, puis prennent leur indépendance, pour évoluer dans une bestialité sincère habités par des mouvements et rapports organiques, instinctifs. Le spectateur se trouve face à une matière vivante et sauvage qui partage le plateau avec la prestance et les paroles dominantes de « l'homme au costume blanc ».
Grâce à un travail préalable en forêt où les a menés Mark Tompkins durant des semaines, les performers ont acquis une véritable animalité. Il émane d'eux une vibration sauvage, qui atteint de plein fouet les spectateurs dont ils sont si proches. Sur le plateau, leurs corps semblent encore empreints de toutes ces sensations instinctives et pulsionnelles. Chacun des quatre danseurs exprime cette universalité animale et humaine avec sa propre personnalité, son humour et son énergie, et ça décape !
Deuxième volet. Dans les loges, nous voyons le mou coton des pyjamas disparaître pour laisser place au cuir, aux plumes, au strass… Le premier arrive sur le plateau, camisole sur le visage, s'exhibant à chaque face du publique, dans un partage direct de regard. Puis les 3 autres apparaissent un à un. Pas un spectateur n'échappe à ce face à face percutant. On rit, dérangés, fascinés… C'est effrayant certes, provoquant, ou drôle, mais sans jamais basculer gratuitement dans le vulgaire. Peut-être est-ce dû à cette étonnante énergie qui habite les corps, ainsi qu'à la présence sous-jacente d'une réflexion profonde sans atteindre la prise de tête intello'. Ce que Mark Tompkins exacerbe dans ses spectacles, c'est « tout simplement » la vie. Il chante sur une musique pop, folk, dont l'ambiance brillante et sucrée n'y peut rien en douceur face au punch des quatre performeurs de cuir et de plumes qui « groove », se donnent, intensément. Du mélange de ces deux ambiances paradoxales se dégagent une étrange atmosphère, qui rend comique mais aussi dérangeant et oppressant le côté rose joyeux.
Enfin l'homme en costume blanc devient l'arbitre des combats, de vraies luttes dans lesquels nos quatre performeurs en strings, peau huilée, se donnent corps et âme, dans une réalité violente leur procurant un état à la fois sensible et extrême. Le spectateur participe à la mise en scène de ring, devenant supporters des lutteurs, et le spectacle franchit ainsi les limites du plateau.
Par une percutante expression des rapports dominant/dominé tant physiques que psychologique, Animal parvient à toucher le public, à l'étonner. Que sont les spectacles de l'hybride Mark Tompkins? Du théâtre? De la danse? De la « non danse » ? « Je suis ailleurs », répond-il. Qu'il est surprenant cet ailleurs! Allez vous y perdre…
*Jules Beckman, Joris Camelin, Eric Domeneghetty, Matthieu Perpoin, Nicolas Primat.